vendredi 29 janvier 2010

BoWiE

Comment appréhender le cas Bowie ? Et quel Bowie
Celui à paillettes de Ziggy et Aladdin Sane ? 
Celui de l'époustouflant comeback de Outside et Earthling ?
A moins que ce ne soit le Berlinois d'adoption de la fin des 70's ? 
Ou encore le dandy à mèches des 80's ? 
Premiers éléments de réponse.

Station B.

1975, Bowie trip fasciste et ça lui va bien. En attendant les croix gammées sur les T.shirts Punk, le thin white duke s'offre un salut nazi à Victoria Station et une paire de déclarations sulfureuses. «L'Angleterre a besoin d'une dictature, d'un homme fort, sinon elle sombrera»
Rien de bien nouveau ceci dit, dès Brian Jones en uniforme et poupée piétinée, puis Ron Asheton ou Johnny Thunders et son brassard swastika, ou encore Lou ReedSid ViciousLemmy, nombreux furent ceux qui firent se tutoyer Rock et symboles détournés du 3ème Reich.



On s'en doute Bowie est plus fin que ça, ce qui le motive n'est pas le taux de remplissage des wagons en direction d'Auschwitz mais plutôt les théories avant-gardistes de Goebbels sur les médias et leur utilisation pour manipuler les foules. Entre autres.


 
Bowie, cocaïné à l'extrême, paranoïaque, anorexique, terrorisé à l'idée de finir comme son frère et sa mère, tout deux internés en psychiatrie, se fascine pour le sadisme, le concept de soumission à l'Homme supérieur, la torture, la cruauté mentale. C'est à cette époque qu'il prend pour habitude d'écraser ses Gitanes sur les fesses d'un Iggy Pop qui aurait peut être dû y réfléchir à deux fois avant de chanter I wanna be your dog.

Le fascisme qui gangrène Bowie est celui du Salo de Pasolini, celui de la marge décadente, symptôme du glissement des hauts de la société occidentale vers les orgies, les excès, la remise en cause de la morale chrétienne au bénéfice de rites païen. Sacrifices, démonologie, offrandes, Tarot, Bowie verse dans l'occultisme, le profane et se passionne de la quête du Graal qui obséda tant Hitler et ses sbires. Le fascisme latent bien plus que la virulence bestiale des hooligans, le thin white duke lance des fléchettes dans les yeux des amants déclame t-il dès l'ouverture de son nouvel album, le fascinant Station To Station. On savait Bowie peu friand du thème de l'amour, on découvre alors à quel point il l'exècre.


Une fois encore, le Rock va se vêtir de scandales et de provocations et c'est comme à l'habitude Pete Townshend qui l'analyse le mieux : Notre génération et la suivante n'utilise pas les symboles fascistes pour se revendiquer d'une idéologie mais plutôt pour exiger de nos parents et grand-parents une explication sur ces événements et leur implication personnelle dans ces événements. Chaque fois qu'on les interrogeait sur le sujet, on obtenait d'eux que silence et gène. La façon dont les Punks se sont couverts de croix gammées est juste une manière de demander à nos aînés : mais qu'est ce que vous avez foutu pour qu'un truc pareil puisse arriver ?
Et puis, ne soyons pas dupe, le look aryen va tellement bien à Bowie, un artiste pour qui l'image a toujours été primordiale.


1975, donc, et Bowie qui vient de graver deux de ses meilleurs albums, Diamond Dogs dont les textes lourdement chargés de visions apocalyptiques préfigurent le London Calling de Strummer et Young Americans, nourris à la Soul, qui révélera chez lui des talents de chanteur jusqu'alors largement sous-estimés.
Parallèlement au tournage de L'Homme qui venait d'ailleurs et entouré de ce qui restera son meilleur groupe, Bowie va enregistrer la synthèse du son américain qu'il a fait sien depuis Diamond Dogs et de ce désir de structures européennes plus complexes, qu'il développera par la suite en partant pour ce Berlin que son alter égo, Lou Reed, à utilisé comme base pour un disque qui fera date.



Partagé entre atmosphère shootée (Wild is the wing) et un Funk qui satisferait autant l'intellect que le bassin (Stay), Station To Station, avec ses compositions ne répondant plus aux standards du Rock, fera vite des émules du côté des Talking Heads et plus largement de la No Wave New Yorkaise. Abandonnant les refrains, rompant avec la progression classique des mélodies, privilégiant chœurs obsessionnels, ambiances oppressantes et angoisses de junkitude, le disque donne l'impression de danser sur les décombres. Le thin white duke marche à travers sa cour décrépie sans même un regard pour les corps collés au carrelage.
Le tandem Earl Slick/Carlos Alomar (le Rocker teigneux et le black sensuel) vont griffer tout l'album de riffs et chorus traumatisants. Bien loin de tomber dans la démesure, les deux vont se caler en mode économique et, malgré l'espace infini qui leur est laissé, s'appliquer à ne jouer que l'essentiel. A l'inverse de la mode des duels de guitares instaurée par le Rock'n'Roll Animal de Lou ReedBowie travaille le rythme, dirige ses hommes vers des sons torturés, distordus, très éloignés des déferlantes de notes qui épatent la galerie. S'il a régulièrement su s'entourer des meilleurs de la six cordes, c'est toujours en leur inculquant retenue et efficacité, dans ce sens j'ai toujours rêvé d'une collaboration avec Mick Jones, tant leurs conceptions du rôle de la guitare, mais aussi de la production, m'apparaît proche.



Les deux faces de l'album sont construites de façon similaires, un morceau de bravoure (Station to station et Stay), un single (Golden years et TVC15) et une ballade d'un lyrisme classique plus proche des crooners que des stéréotypes de la Rock music (Word on a wing et Wild is the wind). Ce parti pris unitaire donne au disque son impact, sa rigueur. L'autre changement est qu'on peut dire qu'entre Young Americans et Station To Station, Bowie a sacrément monté le son, encore aujourd'hui ce lp reste parmi les mieux enregistrés et les plus dynamiques qui soient, au grand dam de Tony Visconti que le Duke blanc-bec oubliera d'inviter aux séances.

Paru en janvier 76, il sera, jusqu'à Let's Dance, le dernier Bowie à se nourrir autant de l'influence américaine. Low et Heroes, qui lui succéderont, quoique tout les deux relativement inégaux, définiront une approche nouvelle de l'enregistrement et inventeront un futur aussi bien à Cure (A new career in a new town) qu'à Bashung avec un Beauty and the beast à la source duquel il viendra puiser Imbécile. 


Quelques années après sa parution, Station to station servira de bande son au très glauque Moi, Christiane FAvec la ligne blanche toujours en bout de paille, Bowie, inépuisable, va ensuite graver deux autres disques que je classe parmi mes préférés, Lodger puis le virulent Scary Monsters (c'est plus fort que moi, cette japonaise qui braille sur It's no game m'embarque à chaque fois.)
Jamais à un paradoxe près, il reviendra alors au sommet des charts avec une chanson décrivant un flash d'héroïne et défendue par un clip chargé d'images psychotiques qui influenceront, dans les grandes largeurs toutes les années 90, autant dans le milieu du cinéma que dans celui de la musique.

En à peine un peu plus de quatre ans, de 76 à 80, Bowie aura enregistré sept albums parmi les moins orthodoxes de la Rock Music. Défonçant les clichés, ces disques (The Idiot et Lust For Life inclus) sont sûrement le véritable reflet de l'esprit novateur du Punk, en tout cas bien plus que le boogie apoplectique des Sex Pistols ou la Pop vitaminée qui sert aujourd'hui de définition au mouvement de 77. 



Marginal, déglingué, imposant une vaste culture du bizarre, toujours à tester jusqu'où aller trop loin, la fascination jamais très éloignée de l'obsession, David Bowie n'est sans doute pas un chanteur qui ne nous veut que du bien, mais c'est uniquement pour notre plaisir.

Hugo Spanky

4 commentaires:

  1. Bien vu. Inattendu sur certains aspects, ce côté âme noir change quelque peu certaines écoutes. Je rejoins ton commentaire sur LOW et HEROES, en particulier un HEROES aux arrangements parfois "brouillons" alors qu'à la sauce "station..." l'album aurait mieux vieilli, juste un avis d'auditeur. Il mes reste à mieux estimer "SCary.." qui m'avait surpris à sa sortie, surpris parce que je croyais qu'après LODGER c'est encore d'autres univers à découvrir, alors qu'il reprenait quelques ambiances de LODGER... Déception parce que attente? Il faut que j'y retourne. (Mais j'ai aussi un OUTSIDE à découvrir, lui, de zero)
    Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire à l'analyse de Pete Townschend. Parfois c'est quand même bien compliqué ses analyses, limites psy, comme si la provocation n'était pas une explication suffisante pour le port ds croix gammmés.

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    1. Heroes c'est l'alliance des roucoulades de charme à l'italienne et des sons froids de l'Allemagne de Kraftwerk ))))
      Je vois ce que tu veux dire des similitudes entre Lodger et Scary Monsters mais il me semble que le second sonne beaucoup plus rock, plus agressif, il a moins d'unité que Lodger et sans doute qu'il a plus de points faibles même si ses sommets sont plus hauts que ceux de son prédécesseur (et sans doute que de tout ce qui suivra).
      Outside, c'est l'ébauche d'une période avortée. Selon ce que Bowie avait annoncé à sa sortie, il devait être le 1er volume d'une nouvelle trilogie. Ma perception du moment me laissait entrevoir un Bowie qui négociait un virage moins désireux de séduire qu'à l'accoutumé, décidé à creuser plus profond certaines zones que Black Tie White Noise (et Tin Machine) avait esquissé sans trop se soucier de l'aspect commercial.
      Et puis, la mode Techno-Rock a saisi l'Angleterre et l'éternel opportunisme du beau David a vite repris le dessus, et ce fut Earthling. Une version calibrée grand public des sinueuses tortures mentales de Outside.
      Reste un disque superbement à part. D'autant plus qu'il est sans doute la seule piste inachevée que son auteur nous a laissé. C'est aussi la dernière fois qu'un disque de Bowie m'a collé une grosse claque. Je regrette qu'il ne soit pas allé au terme de ce projet.

      Pour ce qui concerne Pete Townshend, on peut, hélas, se demander vu le mouvement Oï et pas mal d'autres qui ont succédé au Punk, si la provocation était réellement la seule motivation de certains protagonistes d'alors.
      Mais il y a aussi eu dans les années 70 plusieurs "cas" de déclarations plus ou moins sulfureuses qui surement visaient à questionner l'histoire. Peut être Townshend tente t-il de s'expliquer les propos de ses potes Bowie et Clapton plus qu'autre chose ?

      Et merci d'avoir enfin dépucelé ce papier qui, six ans après sa publication, n'avait toujours pas reçu le moindre commentaire.

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  2. Je dis t'avouer que sa mort récente est pour beaucoup dans mon passage....

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    1. Ça reste la meilleure des promotions. La plus radicale aussi.

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