vendredi 15 octobre 2010

ELViS '56


Le Rock'n'Roll est une quête vaine. On est là, depuis cinquante piges, à analyser, peser, soupeser chaque vinyl à sortir des presses, chaque œuvre prétendument révélatrice d'un quelconque génie hors norme, aussi rapidement remplacé qu'oublié. Les classements ridicules s'acharnent à désigner tel album comme le meilleur des 60's, tel autre comme le meilleur des 70's, alors que l'évidence est posée au centre du cercle depuis les origines.   



 
Depuis 1956 pour être précis.  Dès lors, toute compétition fut superflue. En un single et un album, son deuxième, Elvis donna la mesure du chemin parcouru depuis les sessions Sun, se démarqua de son précédant Long Playing, pourtant à peine âgé d'une toute petite poignée de mois, en maitrisant son sujet au delà de l'imaginable. La voix est plus assurée, définitivement en place, sûr d'elle, elle ne tremblote plus pendant les moments intenses, mieux, elle les domine, semble moduler à sa pogne les mélodies. Elle s'en amuse avant de les jeter au caniveau comme autant d'amours délaissés. 

Surtout, Elvis élargit le spectre du Rock'n'Roll au delà de la symbiose du Blues et de la Country. Il lui donne un cœur, une âme, un corps et des ailes. De quoi s'inscrire dans l'histoire de la musique, de l'Amérique, du monde. Réduire au silence ceux qui ne voyaient en lui qu'une passade.

Avec cet album, tout comme avec le single Heartbreak hotel, Elvis Presley additionne classe et fougue. Propose une vision, donne de la personnalité à une jeunesse condamnée à l'anonymat d'un destin tout tracé. Elvis change la donne, provoque une rupture. I want to be free s'exclamera t-il bientôt, il l'est déjà. Il l'a toujours été et le restera. Mêler de la sorte, don de soi, décontraction et intensité, nombreux furent ceux qui s'attelèrent à la tache, rares sont ceux qui persévèrent encore.
 

Le talent de Presley, dès 1956, à tout juste 21 ans, est déjà trop multiple pour le voisinage. S'il ne mégote pas sur les up tempo, Elvis 56 est aussi un disque incroyablement varié, il dépose le brevet certifiant que le Rock'n'Roll ne fut jamais une musique de puristes. La force de Presley est de prendre tout un tas d'influences, sans les masquer, et arriver à en faire un truc qui ne sonne que comme lui même.


 
First in line, How's the world treating you, Old shep, c'est pas de la ballade conçue pour serrer la minette, c'est de la bonté divine, du recueillement, l'apaisement total des âmes les plus farouches. Certains leur ont donné le nom de Gospel, d'autres se contrefoutent des noms, ceux là ont raison.

Anyplace is paradise est un Blues qu'Elvis habille de toute son arrogante sensualité, tandis que Scotty Moore se charge d'électriser la bête d'un solo toutes griffes dehors. 


So glad you're mine est un boogie bastringue comme ceux que le môme Presley à dû entendre des dizaines de fois dans les bouges du quartier coloré de Memphis, menaçant et chargé, il fait l'ouverture de la face B.  How do you think I feel tient du mambo et When my blue moon turns to gold again n'est jamais qu'une rengaine Country. Quant aux trois purs Rock'n'Roll que sont Ready Teddy, Long tall Sally et Rip it up (tous en dessous des 2mns) ils ont déjà connu plusieurs interprétations.  Rien sur ce disque n'a été composé spécialement pour Elvis, pourtant il accapare l'ensemble, le marque de son sceau, en fait sa tambouille. Et le monde entier de courir derrière pour faire mieux, plus naturel, plus évident. Bon courage le monde.
 

Love me, c'est ma favorite. Treat me like a fool, treat me mean and cruel but love me, Lux Interior a dû le déclamer à Poison Ivy un millier de fois, de la manière dont je vois les choses. Une merveille soutenue par les chœurs des Jordanaires, une chanson qui accompagne toute une vie. 
Rip it up, lâchez le reste, focalisez vous sur la batterie. DJ Fontana démonte tout, cogne plus fort qu'au bistrot un soir de paye. C'est pas pour rien que Keith Moon portait un T.shirt estampillé Elvis. Exaltation, autorité et concision sont unies pour la première fois.


Et puis, surtout, ce disque respire à plein poumons. Le son est fantastique, fluide, clair, live. Prenez Paralyzed qui conclut la face A en toute simplicité, une bande de mecs autour d'un micro et c'est marre. Chacun fait sa part, chacun connaît son truc, ça tourne, ça swingue, appelez ça comme vous voulez mais ça le fait. Pas de re-recording, pas de « j't'cause depuis New York, quel temps il fait à Londres ? » Pas des mois en studio à s'interroger sur comment le disque va t-il être perçu ? Pas de compression, de remixage, de racks de pédales, d'angle d'inclinaison des nouilles, argh, de l'humain et pis c'est tout. Le genre de disque à vous faire prendre en grippe tous les autres.
 
 
Le chemin qu'emprunte Elvis Presley sur cet album le mènera à l'acmé d'Elvis is back, dernier album conçu comme tel jusqu'au comeback gorgé de Soul de From Elvis in Memphis.
 
Mais ceci est une autre histoire.



Hugo Spanky

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