vendredi 23 juin 2017

ADDiCTiVe iNSaTisFaCTioN


L'exaltation se fait saisissante. Les premiers vers de la chanson vous sautent à la gorge. Well since my baby left me, I found a new place to dwell. Le crescendo irrépressible annonce une explosion imminente, l'arrivée d'un martèlement frondeur, la libération de l'esprit et du corps par un rythme frénétique. Exactement ce que feront la plupart des groupes dans les cinquante années qui suivirent. Offrir l'oubli sur un plateau, maquiller le Blues en le fardant de Pop. 
Ce chanteur là fit autrement. Plutôt que d'exulter le refrain, il le noie entre deux sanglots, le ravale au fond de sa gorge comme un mauvais whisky. Terrassé par sa solitude, il confesse pouvoir en mourir. I'll be so lonely baby, I could die.

Le désespoir submerge son âme meurtrie par l'amour perdu. Il tend la main comme le noyé cherche à capter l'ultime bouffée d'air. Serre le poing, résigné. Son agonie s’immisce dans les esprits, fascine, tient en haleine tout le monde aux alentours. Nul ne peut l'ignorer. Aucune femme n'a d'autre envie que celle de le sauver, lui offrir refuge au creux de son intimité. Chaque homme souhaite être le héros qui le ramènera sur les berges de la vie. Il se passe quelque chose d'instinctif entre le chanteur et tous ceux qui se trouvent dans le rayon de propagation des ondes à forte sensibilité qui émanent de sa frêle personne. Soudain, il n'est plus le hillbilly kid, ni même un homme, il est une entité d'une obscurité plus sombre que la plus noire des nuits, et il s'acharne à préserver la vacillante luciole de vie que les vents de l'enfer cherchent à balayer de son cœur. Vaincu, il n'est déjà plus là, il ne parle plus en son nom, évoque les prochains locataires de ce lieu de désolation. Peut être vous, peut être moi.

Puis, il se passe autre chose. L'interprétation exprime ce que les paroles n'évoquent pas. L'invocation du pêché de chair comme seule alternative à la damnation du suicide. Scotty Moore extirpe de sa guitare ce solo qu'il répète inlassablement depuis que la formation s'obstine sur cette  chanson qui ne ressemble à aucune autre. Il l'a épuré jusqu'à ce qu'il n'en reste que l'essentiel, pas même une ossature, quasiment pas une mélodie, son solo ne s’apparente à aucune technique de Jazz ou de Blues. Il n'est ni riff, ni gimmick, encore moins démonstratif. Incision animale, il évoque une pleine main d'ongles qui lacère l'épiderme. Le solo de Scotty Moore unit extase et douleur dans un même cri. 
Soudain, tout est clair, la fièvre du couplet, la retenue du refrain, la frénésie du solo, tout cela est pantomime. Il y a plus de tension sexuelle là dedans que dans la moiteur sale d'une revue infamante. Heartbreak hotel est un appel à la débauche comme ultime raison de vivre. La supplique adolescente de celui qui veut franchir la ligne, la main qui se glisse, tremblante de désir, dans les sous vêtements humides du fantasme. Préférant la mort à un refus, Elvis Presley vient de violer la nation.


Et il persiste. La chanson reprend son souffle, continue à alterner glace et fusion, jusqu'à son terme. Ultime scandale, elle choisie de s'éteindre dans les méandres de la frustration. Le coït ne vient jamais, il n'y a aucune satisfaction dans la coda. Heartbreak hotel nous abandonne pantois, exsangues, haletants et giflés. Le silence qui fait suite à l'intensité dramatique de ces deux minutes de dérobade nous renvoie à notre existence, redevenue morne.

Une nouvelle addiction vient de naître, stryges et vampires sans distinction, nous traqueront éternellement l'instant où les ondes cracheront à nouveau pareille expression de l'universalité des souffrances solitaires.


Hugo Spanky

4 commentaires:

  1. Elvis, LE chanteur ultime encore et toujours.
    Elégie magnifique que tu nous offres là, Spanky Man.
    J'ai le fol espoir que d'autres du même acabit seront à venir.

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  2. C'est bien simple, au fur et à mesure que je lisais, sans aucune musique en fond (rare chez moi) j'entendais le titre se reconstituer dans mon esprit.
    Quel est l'imbécile qui a dit que c'est inutile d'écrire sur la musique? Comme vouloir danser sur l'architecture? Merde Costello l'a répété. Bon disons que ce n'est pas un imbécile, c'est juste idiot de le dire.

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  3. Surement, d'après ce que j'en vois, l’intérêt du public pour le Rock'n'Roll des origines est en voie d'extinction. L'usure des commémorations caricaturales, invariablement aux antipodes de l'essentiel, est sans doute partie prenante dans cette désaffection. Du moins pour le cas Elvis Presley, parce que pour les autres, les nombreux autres, aucune trace ne semble plus parvenir jusqu'à la surface depuis déjà longtemps.
    Il y a pourtant matière à découverte dans cette musique encore en roue libre, se nourrissant des instruments du Jazz, souvent même de ses sonorités et de son swing, pour créer (pour le coup le mot n'était pas galvaudé) une nouvelle respiration, une syncope moderne.
    Parce que trop complexe et exigeant, le volume remplaça rapidement le savoir-faire, indispensable pour rejoindre le club fermé des initiateurs. Le rock en mutation délaissa contrebasse, trompette à sourdine et balais de caisse claire, au profit des double corps Marshall. Puis il délaissa bien plus encore.
    Deux décennies après la création de Heartbreak hotel, il y en aura pour prétendre que les Sex Pistols furent la résurrection du Rock'n'Roll originel. On mit Stray Cats et Blue Caps dans le même sac, et tant pis pour Jezebel, Summertime, Peg O'my heart. Gene Vincent se résumait soudain à un Double talkin' baby interprété comme on double sur l'autoroute après trois plombes de conduite en plein cagnard.
    Ma foi.
    Soyons salutaire envers notre esprit, prenons le temps, de temps en temps, de poser King Créole sur la feutrine, d'y redécouvrir la sensualité de Crawfish, la dévotion de As long as I have you, la violence de Trouble, la classe de King Créole. Allons débusquer Young and beautiful, peu importe où elle se cache.

    Quant à Gene Vincent, il faut oser s'aventurer au delà de l'étiquette Capitol pour en saisir toute la connexion avec son époque. Bien loin de l'image du poivrot suant son whisky sur quelques scènes poisseuses, celle d'un californien à l'esprit volatil plus proche de Gram Parsons que de Vince Taylor. Qui veut savoir ça ? Sans doute pas grand monde. Ce qui ne m'empêchera pas d'y revenir.

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