jeudi 19 septembre 2013

cHRoNiQueS D'AMéRiQue


Il y a des jours où on est une feignasse de première et la simple perspective de devoir se farcir un roman au long cours nous donne des envies de fuites au bras de sa douce à Hawaï.
Heureusement les écrivains sont des sacrés petits malins et ils arrivent tout de même à nous ferrer avec leurs recueils de nouvelles.
Écrire une nouvelle n'est pas donné au premier venu, c'est un art difficile qui nécessite une juste maîtrise de ses mots afin de parvenir à nous conter une histoire qui nous tienne en haleine en quelques pages seulement. Tout le contraire donc des ces auteurs de romans à rallonge qui s'emportent à longueurs de feuilles dans des digressions qui n'en finissent plus de nous soûler ( Stieg Larsson, l'auteur du largement surestimé «Millénium» en est un parfait exemple notamment).

T.C. Boyle justement est un de ces rares écrivains qui excellent aussi bien en tant que romancier et que nouvelliste. A ce titre son recueil «25 histoires bizarres» vous le montrera sous son meilleur jour. Au détour de ses nouvelles il dépeint des personnages borderline qui se dépatouillent du mieux qu'ils le peuvent de leur angoisse et de la pesanteur de leur vie. Tantôt nous avons affaire à un barman d’hôtel de luxe qui tente de combler sa solitude grâce à un nouveau concept de télé réalité, tantôt nous assistons à l'effroi qui saisit un groupe de personnes se retrouvant coincé dans une demeure alors qu'une pluie de sang se déverse sur notre monde et tantôt nous partageons l'effarement d'une pauvre hère en panne de voiture qui se voit séquestré dans un garage kafkaïen. A d'autres moments ce sont deux frappadingues qui s’affrontent dans un absurde tournoi de goinfrerie sans limite ou bien encore trois survivants d'une apocalypse qui ont le plus grand mal à s'entendre. Adepte d'un changement de ton et de style radical selon la teneur son sujet (ses parodies de récits d'aventures ou -mieux encore- de littérature Beat détonnent et sont des joyaux de cocasseries) , Boyle avec ces histoires, aussi loufoques que terrifiantes, nous procurent un plaisir ambivalent qui entremêle gêne et jubilation.
 



Autre romancier talentueux le méconnu Elwood Reid fait très fort d'emblée avec son tout premier recueil de nouvelles: «Ce que savent les saumons» qui, je vous rassure tout de suite, n'est pas un manuel sur l'art de la pêche. A travers ses personnages qui survivent en accomplissant les plus rudes des boulots, il nous décrit l'existence des laissés pour compte du rêve Américain. Qu'ils soient homme à tout faire pour une famille aisée bouffie de suffisance; professeur de méthode de self défense trop entreprenant envers une de ses élèves; alcoolique en quête d'une illusoire repentance; contremaître malheureux d'une équipe d'ouvriers à la chaîne ou bien simples amateurs de pêche à la ligne qui s'emportent dans un dérisoire règlement de compte, ils ont tous en commun de devoir lutter pour affronter au mieux une vie qui les malmène. Au moyen d'une narration limpide dégraissée jusqu'à l'os mais non dénuée d'images fulgurantes, Reid nous cogne direct au cœur avec ses losers si proche de nous. 
 



Découvert avec son vertigineux roman «Le Diable, tout le temps», qui nous narrait les péripéties hallucinantes d'une galerie de personnages inquiétants d'une perversité sans commune mesure dans une magistrale épopée redneck jusqu’au-boutiste, Donald Ray Pollock a débuté sa carrière d'écrivain avec un remarquable livre de nouvelles qu'il ne faudrait surtout pas oublier: «Knonkemstiff».

Aucune échappatoire nous est offerte dans ces histoires dérangeantes dans lesquelles les pires travers de l'humanité nous sont jetés en plein poire sans le moindre ménagement. Certaines d'entre elles ont des personnages en commun et elles forment un corpus qui nous présente un cheptel d’antihéros qui tente vainement de se sortir d'une misère autant morale que sociale.

Nous avons là un déserteur de l'armée qui finit demeuré et meurtrier à force de se réfugier dans les bois en solitaire; un fils mal aimé confronté à un père à moitié mourant qui continue à le charrier; un enfant craintif qui fait l'expérience de la violence avec son père rongé par une hargne inextinguible; un malheureux employé de station service qui voit l'amour de sa vie – la pire catin du bourg- se faire la malle avec un abruti; un paumé malmené par son paternel qui décampe de la piaule familiale pour se retrouver dans une situation ô combien malsaine avec un routier; deux speedfreaks pathétiques qui s'enfoncent à vitesse grand v dans le sordide le plus glauque; un jeune homosexuel qui s'accoquine avec une vermine malveillante; un adolescent déboussolé qui tente de prouver sa virilité à son entourage; un couple mal assorti et fauché à la recherche désespérée de flouze; un bodybuilder qui causera la perte de son fils ou bien encore un père qui pète une durite suite à une insulte de trop faite à son fils attardé.


Pas un de ces protagonistes ne trouvera de rédemption au terme des ces récits âpres: ils sont condamnés à vivre dans leur minable bourgade au milieu de leurs congénères vicieux. Point de salut pour ces lâches qui se trouvent toujours une mauvaise excuse pour ne pas sortir de leur marasme. Quant à ceux qui parviennent à s'en échapper, c'est la fatalité qui les empêchera d'avoir droit à une vie meilleure.

Admirablement traduites par le trop rare Philippe Garnier, ces courtes nouvelles nous marquent au fer rouge et nous laissent un goût de cendres dans la bouche. 
 



Avec ces trois recueils, vous êtes assuré de plonger dans des récits à l'écriture sèche et aussi percutante qu'une tournée de shots de Jack Daniel's pour Donald Ray Pollock, dans des histoires imagées et foutrement inventives à forte teneur addictive pour T.C. Boyle et dans des chroniques finement ciselées d'une saisissante justesse pour Elwood Reid.

Bref, des bouquins qui, contrairement aux fausses valeurs sans cesse encensées ( Amélie Nothomb, Marie Darrieussecq, Thomas Pynchon, Don Delillo ce genre d'institutions horrifiantes quoi ), sauront vous éclairer autant sur vous que sur vos contemporains et qui vous secourront le ciboulot mieux qu'en faisant un tour dans les montagnes russes. Des œuvres en somme qui feront raisonner en vous les plus violentes émotions; ce que tout livre d'envergure se doit d'avoir pour ambition ultime.

17 commentaires:

  1. Eh bien cher Harry Max, vous ne pouvez pas mieux tomber, car j'ai moi aussi la lecture fainéante, voire difficile tant mon esprit est libre comme un jeune cheval fou que je n'arrive hélas que trop rarement à dompter. D'où mon attirance première vers les recueils de nouvelles, qui seules réussissent à calmer la bête ;D
    Je vais donc acheter, ce week-end sans plus tarder ces trois merveilles ainsi qu'une bonne petite bouteille de bourbon ( ça c'est aussi pour l'animal entendons nous bien) ;D
    Je reviendrais donc par ici plus tard.
    Sylvie

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    1. Je te reconnais bien là petite graine de canaille insoumise. Dans le genre recueils de nouvelles, tu as également les éditions 13e Note qui publient de fort belles choses (c'est d'ailleurs eux qui en ce moment ressortent toute l'oeuvre de Dan Fante en France; voilà pour situer leur goût sûr). Chez eux je te conseille Jesse Sublett (un musicien écrivain à la vie cramée par les deux bouts), J.R. Helton (qui avec ses chroniques familiales fait feu de tout bois) ou bien encore Jerry Stahl (un scénariste chtarbé à l'écriture aussi vivace qu'une décharge de mitraillette).

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    2. Ha ha ! Oui on en a déjà de cette édition, de Dan Fante justement, mais je vais aller jeter un œil sur les autres dont tu me parles.

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  2. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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    1. Oui c'est curieux, il ressemble un peu à Hubert Selby Jr. Merci pour ces conseils. Dans le genre, Pike de Benjamin Whitmer t'interessera surement.

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    2. Ben le "Pike" de Whitmer figure-toi que je l'ai et que je compte bien l'attaqué après avoir terminé "Sous la lumière cruelle" de Daniel Woodrell que tu trouveras dans l'excellente collection Rivages/Noir. Le Woodrell c'est un bon pour sûr, son roman se déroule dans le bayou et ses marais et comporte son lot de salopards au sang chaud. Le mec écrit sans fioritures inutiles (école Thompson / Chandler donc) et sait te ferrer en un rien de temps.
      Quant à Ray Pollock, tu as bien raison de le rapprocher de Selby Jr. tant sa vision de l'existence s'accorde à la sienne.

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    3. Avec Dickens, tu es sûre de ne pas te planter. Si tu aimes les auteurs du XIXème siecle vas donc fureter du côté de John Sheridan Le Fanu ou William Wilkie Collins, ils devraient combler tes attentes.

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  3. Salut Harry,
    C'est marrant, c'est la fin de l'été, on devrait repartir dans de l'épaisseur, des bouquins sans fin... en tout cas je ressens la même répulsion du pavé...

    "Des souris et des hommes" - J. Steinbeck, que je viens de finir en début de semaine, tire vers le genre nouvelle (même avec ses 180 pages, format poche), par ses rares descriptions, ses rapides "passage à autre chose", et la fin... est vraiment saisissante. A (re)lire...

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    1. De Steinbeck j'ai dévoré il y a déjà fort longtemps de cela "La grande vallée", un recueil de nouvelles (décidément on n'en sort pas là...) qui m'avait bien secoué à l'époque. C'est clair que le bonhomme faudrait que je m'y attelle une bonne fois pour toute, crénom d'une... tortilla (flat)!

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    2. Un petit tour de passe-passe et hop me revoilà ici ! Il est bien ce blog ;D
      De Steinbeck j'ai lu justement les trois cités au dessus ;) Mais pour revenir au sujet initial, c'est vrai que les recueils de nouvelles sont un bon appât. Je n'ai pas peur des pavés, ce que je n'aime pas, et d'ailleurs je ne m'y suis jamais tenté, ce sont les bouquins en plusieurs tomes. Mais là cet aprèm à Emmaus, j'avais envie de lire du Montaigne, me demande pas pourquoi, je ne le sais pas moi-même, là pour le coup il n'y avait qu'un roman, hé bien je ne l'ai pas pris. Là il y aurait eu un petit recueil... ;))

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    3. Ah les bouqins en plusieurs tomes ne m'en parlent pas: quelle plaie!
      Déjà que même quand c'est de auteurs de renom qui les ont pondus ça me refroidit malgré tout alors t'imagine à quel point je peux porter dans mon coeur tous ces branleurs de pisse copies qui se prennent pour des créateurs d'oeuvres impérissables.

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    4. Euh... c'est ici qu'on parle de la Pléiade ?
      Non, sans rire, dans le genre court pourquoi ne pas parler de poésie ...? je m'en suis farci tout l'été, j'en ai même ressorti la plume, et de lire ces passages où il est question de tant de choses en si peu de mots... ajoutez à cela toute la technique et le côté spectaculaire de la rime, et là c'est TOP ! moi, ce sont mes premières amours, et c'est tout vu que ça le restera...

      ciao

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  4. Pour faire plaisir à ma nénette j'ai commencé la trilogie "cinquante nuances de GREY",un livre soi disant écrit pour les femmes par une femme!!!je suis sensé comprendre les comprendre un peu mieux pour l'instant me fait l'effet d'un "ARLEQUIN" version film de cul ,j'attends de lire la suite ,je vais essayer de lire les trois tomes!!!dja

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    1. Et bien, malheureux, je te souhaite bien du courage, là! Tu va souffrir sévère avec une telle purge juste bonne à émoustiller les coincées du cul.

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    2. Oui pauvre Dja, c'est vrai que ça à l'air bien cul-cul cette histoire ;)) Il a vraiment du faire une grosse bêtise pour mériter ça ;D
      J'ai pas encore acheté les nouvelles citées au dessus, mais j'ai craqué pour un autre genre de recueil, celui des B.D. Après les Weird Tales, ils ont édité les Weird Science, ça à l'air terrible

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    3. Oui, et tant qu'on était au rayon littérature j'ai en profité pour prendre le nouveau tome de Conan.
      Hugo

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    4. Puisque vous parlez BD, je vous conseille The Goon: humour à la Tex Avery en plus farfelu et trash, dessins génialissimes, storytelling costaud c'est que du bonheur!

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