jeudi 20 avril 2017

êTRe JoHN LeNNoN


L'assassinat de John Lennon, je m'en souviens comme si c'était hier. Mon premier réflexe, quand ma mère m'a dit qu'un Beatles venait de se faire tuer, a été de m'inquiéter pour Paul McCartney. J'étais encore adolescent et le Wings venait successivement de sortir Back To The Egg -un album que j'adore encore aujourd'hui- et de se faire serrer avec 300 grammes d'herbe dans sa valise à la douane japonaise, ce qui lui avait valu de passer une dizaine de jours à l'ombre (et d'incarner un rôle de bad boy qui ne lui fut pas attribué souvent, ni avant, ni après). Durant toutes les seventies, Mc Cartney était resté actif, avait aligné les hits, tandis que Lennon passait cinq ans dans sa turne, ces cinq années durant lesquelles mon jeune esprit s'était éveillé à la culture environnante. Une culture dont John Lennon s'était volontairement retiré, pour se recentrer sur l'essentiel à une époque où un éloignement d'une demi-décennie des feux de la rampe signifiait quelque chose de proche du point de non-retour, du suicide commercial. Lui n'en avait rien à foutre, ce business il était de ceux qui l'ont inventé, il en avait été l'un des piliers fondateurs. Qui pourrait bien lui imposer quoique ce soit ?


Je voulais faire l'original, causer de Lennon sans citer son Beatles-ego, et voila que je me prend les pieds dans le tapis dès le premier paragraphe. Ce que je voulais exprimer, c'est à quel point sa mort a enterré bien plus qu'une enveloppe charnelle et les souvenirs d'une génération ou deux. Je me souviens que si le peuple était descendu dans la rue en masse, si les mines étaient tristes, les mots tremblotant dans les gorges serrées ; ses confrères du show-biz n'en avaient, eux, pas fait des caisses. Il me revient à l'esprit une reprise de Jealous guy par Roxy Music et un single live d'Elton John en duo avec le binocleux énervé, guère plus. Sandinista! est paru une poignée de jours après que le sang de Lennon ait été nettoyé du hall du Dakota et nulle part, dans les interviews qui suivirent, il ne fut ne serait-ce qu'évoqué. Et ce n'était surement que dans ma petite tête que Mink DeVille l'avait à l'esprit en parlant de Coup de Grâce dans les mois qui suivirent le drame, seulement dans mon imagination que c'est lui que salue AC/DC dans For Those About To Rock ou que le Don't stop believin' de Journey conte son histoire avec Yoko. Je voyais Lennon partout, il y est toujours.


Que Clash n'en ait pipé mot paraissait presque normal sur le moment, Joe Strummer n'en voulait déjà plus en 1977. C'est pourtant du côté de Lennon qu'il faut chercher la source originelle des textes mondialisto-utopiques à forte (in)conscience sociale, mais dépourvus des souvent obscures métaphores dylanesques. De Working class hero à Career opportunities, y a pas un monde. Simplement, si Clash, Willy, ou même les Ramones, qui ne peuvent pourtant pas nier l'influence des quatre de Liverpool sur leur œuvre, ne se sont pas fendus de la moindre dédicace visible, c'est parce que c’eut été souligner que tout avait déjà été fait avant eux. 

Le Rock avait peur de son passé, qui faisait disparaître toute notion d'originalité à une époque où elle était l'essence du truc, il faudra pourtant m'expliquer comment on peut ne pas entendre Yoko Ono dans les B.52's (comme dans toute la No Wave New-Yorkaise jusqu'au Noise) ou les Beatles dans la Power Pop des Buzzcocks, Boys et autres Undertones. Comment ne pas se souvenir que Lennon sortait dès 1975 un album de reprises cradingues de pur Rock'n'Roll dans un album du même nom ? Comment voir dans le CBGB's autre chose qu'un équivalent de la poisseuse Cavern et des rades borgnes de Hambourg, lorsque les fréquentaient quatre faméliques mômes en cuir, teigneux comme si le futur n'existait pour aucun d'eux. Ce même futur qui faisait soudain tant flipper le Rock business post 8 décembre 1980 : Putain, qu'est ce que ce foutu Lennon était revenu glander parmi nous, lui qui s'était tenu à l'écart depuis cinq ans ? Il pouvait pas continuer à s'occuper de son chiard, plutôt que de revenir nous signifier que, hormis tout recommencer comme avant, le Rock n'avait plus comme lendemain qu'une mort annoncée.


Sur le moment, rien de tout ça, ne m'a paru si évident. Pourtant aucun signe ne manquait à l'appel, les Rock stars se sont éloignées un peu plus encore de leur public, accentuant la tendance déjà amorcée après l'affaire Charles Manson, ne jouant dorénavant plus que dans des stades, minuscules petits points qui s'agitent nerveusement au loin et que l'on ne parvient à distinguer dans le viseur que via des écrans géants. Plus d'interview, terminées les questions polémiques, faudrait pas se retrouver à offenser des dingues en se prétendant plus célèbre que le Christ. La mort de Lennon a coupé les couilles du Rock, soudain l’ambiguïté était tabou. Bienvenue dans le monde du politiquement correct. Il n'y eu guère que Prince et la bande du Hip Hop pour se contrefoutre de la bienséance, et on n'a pas entendu grand-monde venir les soutenir quand l'équipe à Bill Clinton et Tipper Gore a usé et abusé de la censure pour les museler, collant des bips sur la wax, des stickers sur les pochettes. A part, Zappa et Dee Snider, le monde du Rock, si fort en gueule en théorie, a préféré faire tout sourire avec ce président à la cool venu tout droit de la génération des 60's. Personne ne s'est souvenu de Woman is the nigger of the world, quand il s'est fait sucer par une stagiaire dans son bureau ovale. En Amérique avec Clinton, comme en France avec Mitterand, puis en Angleterre avec Tony Blair, les rebelles sont devenus cireurs de pompes, mendiants d'un pouvoir des beaux salons que Lennon rêvait de voir envahi par le peuple. Combien d'entre eux ont renvoyé à l'expéditeur les médailles dont les ont honoré les nations ?



Longtemps, après que John Lennon soit cané, j'ai cherché ailleurs ce que je refusais de ne voir qu'en lui seul. C'est que moi aussi, il m'encombrait le barbu en toge blanche qui se fourrait dans des sacs en toile de jute avec sa nana, qui exigeait la paix depuis son plumard, ce grand machin mal branlé qui se foutait à poil sans afficher le moindre abdo. 
Je voulais ressembler à Mickey Rourke, pas à ça ! Je ne pigeais pas le concept de s'enlaidir pour démontrer que l'apparence n'est qu'illusion. Quand je vois maintenant, les dégâts causés à la tronche de l'ancien beau gosse du septième art par la volonté de maintenir l'illusion à n'importe quel prix, je comprends mieux le message.

Écouter des disques de John Lennon aujourd'hui, ceux des Beatles inclus, ne sert plus guère qu'à s'offrir une tranche de plaisir, et c'est déjà beaucoup. Mais ce qui s'avère le plus utile, au delà de la futilité d'un art qui s'estompe, c'est de s’intéresser au parcours du bonhomme, à sa pensée, à la façon dont il a cherché à comprendre ses erreurs en les revendiquant au même titre que ses plus flagrantes réussites. La sidérante volonté d'un mec qui refusa d'endosser le plus envié des rôles, préférant choisir de placer le respect qu'il se porte au dessus de l’idolâtrie que lui témoignait le monde. La vérité au dessus de l'illusion.




En 1982, Rolling Stone avait publié un recueil, immédiatement traduit chez nous par les éditions Denoël, de toutes les interviews que Lennon avait accordé au magazine, ainsi que des articles rédigés à l'occasion de sa mort. L'ensemble est d'une force saisissante, d'une pertinence et d'une impertinence qui font se souvenir du pourquoi on a tant aimé le mouvement Rock, tant qu'il a eu le courage de s'exprimer en ne se souciant que de lui-même et de ce qu'il incarnait. Tant qu'il a eu incarné quelque chose, en fait. 
Le bouquin est disponible sans trop se fouler et pour pas plus cher qu'un paquet de clopes. Le relire aujourd'hui pose ce froid constat : plus rien n'a été dit depuis.


Hugo Spanky


16 commentaires:

  1. Je vais le lire celui-ci, parce que les biographies au bout d'un moment je m'y ennuie, alors qu'un recueil d'interview c'est plus vivant, et comme on pense que c'est plus éphémère, j'ai l'impression que c'est plus sincère.
    Pour le reste je suis désolée, mais je n'ai pas de mots, je m'unis à tes réflexions

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    1. ...et moi je me suis uni à tes petits tirets )))

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  2. Très bon article. Je ne sais pas si vous avez vu l'excellent film retracant la jeunesse de Lennon. "Nowhere boy". Les faits sont véridiques et ça explique beaucoup de choses sur le personnage.

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    1. Oui, on l'a vu et apprécié également. Le traitement tout en simplicité du réalisateur et le jeu de l'acteur qui ne cherche pas à faire de Lennon un super héros sont les qualités qui manquent le plus souvent aux biopics. Ça aurait été ne rien avoir compris à Lennon que de traiter le sujet autrement.

      Au delà de son cas en particulier et des souffrances liées à sa situation familiale, je pense que le Rock est lié à la guerre et au jusqu'au boutisme qu'insuffle les lendemains incertains. Le courage nait de la peur. La peur de la bombe atomique russe (ou des extraterrestres) a servi de carburant à la farouche insouciance des pionniers américains, comme la désolation laissé par le Blitz en Angleterre a fait que toute cette génération a vécu comme si elle n'avait rien à perdre. Plus tard, ce sera le Vietnam.
      Quelque chose me dit qu'entre Trump et Poutine, on peut espérer de bons disques pour bientôt ))))

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  3. A l opposé donc des francais qui voient dans le socialisme et le confort de la protection de l etat une espece de prolongation du rock. Ce que je n ai jamais compris mais va l expliquer a tous ces clampins atteints de Melenchonite aigue...

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    1. Mélenchon est à la politique ce que le disquaire day est à la musique, j'imagine que ce sont les mêmes moutons qui marchent dans les deux combines.

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  4. Bah je sais pas moi, j'ai tourné l'affaire dans tous les sens et je suis arrivé, il y a bien longtemps, à cette conclusion ultra-simpliste qui m'arrange bien : John Lennon est un rocker. Pas le cas de tout le monde.

    (Merde Hugo, J Geils ...)

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    1. Un rocker et pas des moindres, le bouquin que j'évoque le rappelle à chaque ligne, au cas où il en resterait pour en douter. Je conseille vraiment de le lire, il aborde le couple sous tous les angles. Yoko Ono a droit au meilleur papier que j'ai pu lire sur elle jusque là et même les films expérimentaux ont droit à leur chapitre. Le journalisme au service du rock comme dans un rêve.

      J.Geils, Chuck Berry, je voulais en dire quelques mots, mais chaque post de ce blog finit par être dédicacé à un nouveau mort (quand c'est pas 2 ou 3, comme celui sur Jean Harlow qui est déjà un hommage en lui même)))). C'est plus supportable cette hécatombe.
      Let's rock ! C'est ce qu'on peut faire de mieux pour eux.

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    2. Et tu as vu que Rachel Brooke sort un nouvel album en duo sous le patronyme de Modern Mal ? Le peu que j'en ai entendu est encore une fois très bon.

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    3. Je suis bien d'accord, on met le doigt sur une éloge funèbre et on se fait happer, ça s'arrête jamais.
      Le truc avec J Geils c'est qu'alors qu'il était constitué de ''vedettes'' le groupe portait son nom, je suis sûr que personne ne le reconnaissait dans la rue et ça, ça me plaît !

      La Miss Rachel, je suis plus fan de l'autre zygoto Wyatt mais je m'en vais checker ça.
      (J'ai loupé le SCAC en tournée pas loin de chez moi l'automne dernier je m'en suis pas remis ...)

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    4. Il vient de sortir un album aussi, Lonesome Wyatt : Grim Weepers. Plus léché que les précédents me semble t-il, un peu dans le registre de Bad Omen. Il essaye d'évoluer, mais la formule montre ses limites à mon humble avis. Ceci dit, j'ai méchamment les glandes de voir qu'il tourne partout en Europe...sauf en France (j'en profite pour signifier une fois de plus mon plus profond mépris envers les salles subventionnées à la programmation soumise aux quotas de variétochards à la con bien de chez nous, alors que des pointures passent juste de l'autre côté de nos frontières. Et bien sur aucun candidat n'en cause de ça!!!! Merde, quoi)))))

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    5. Là aussi chuis d'accord, j'ai par contre une petite rock-school à deux pas de la maison et, surtout, la frontière espagnole à 15 mn ...

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    6. ...Chris Isaak (sa seule date en Europe !) et John Fogerty à Bilbao en juin. Y a de la chance que pour la canaille. Chez nous, on est en phase de devenir Les Senioriales pour vieux punks tout pourris de la gaudriole à la française et quand c'est pas ceux là c'est vianney et toute la clique. Le bon côté des choses, c'est qu'on dépense pas de thunes en sorties ))))

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    7. ET j'espère bien y aller. Ca vous dit pas?

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    8. Trop loin, trop de frais pour nous. T'as vu que Little Steven fait une date à Paris ? Le prix des places laisse rêveur.

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    9. Non, je découvre. Ah ben, il manque pas d'air....

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